De Saint Rémy de Provence à Mondragon, en passant par Aix et Lyon
 
AccueilCalendrierFAQRechercherMembresGroupesS'enregistrerConnexion

Partagez | 
 

 (VERCORS) Le Mont Aiguille

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Led
Admin
avatar

Messages : 333
Date d'inscription : 01/11/2011

MessageSujet: (VERCORS) Le Mont Aiguille   Lun 15 Déc - 23:17

LE MONT-AIGUILLE

En l’an de mon cinquante sixième âge, je me souviens avec émotion de
mon Dauphiné natal…
Je revois en pensées ses prairies hachées d’eaux vives et ses sapins en
pagaille, dévalant des pics éclaboussés de lin blanc jusqu’aux conques des
vallées. Je revois le clocher gris de ses bourgs, découpés devant le profil bleuté
des massifs. Je revois également le sourire espiègle de ma jolie Margot, lorsque
nous gardions ensemble les moutons de ma grand-mère Ufisie et nos galops au
milieu des herbes folles, remplies du vacarme des criquets.
Je n’effacerais jamais ces pensées rafraîchissantes de mon livre de
pensées, dussé-je vivre encore un siècle. Pas plus que je n’oublierais l’ascension
du Mont Inaccessible, qui fit de moi une célébrité locale et me fit perdre, du
même coup, mon habit d’innocence, tout brodé de rêves et de légendes.
J’étais fasciné, dans cet âge, par la silhouette énorme et jaillissante du
Mont Inaccessible, qui surplombe depuis toujours mon Trièves natal ; il hantait
mes nuits et charmait mes jours, tantôt riant, découpé sur le chapiteau indigo du
firmament et tantôt fantomatique, étrave puissante de quelque navire antique sur
laquelle s’éventraient les brumes grises et tourbillonnaires.
Mon imagination, déjà fertile et propre à gambader, était de surcroît
nourrie par les récits fantastiques que me faisait ma grand-mère à la veillée. Elle
racontait que l’obélisque vertigineux, qui jaillissait au-dessus de la tignasse des
mélèzes, avait été la demeure des dieux et des déesses, dans un passé fort
lointain. Ils habitaient dans d’immenses grottes de cristal, sises au sommet du
Mont, qui était encore rattaché au plateau du Vercors à cette époque. Ils vivaient
là depuis que leur chef Zeus, las de leurs querelles incessantes, les avait chassés
de leur montagne d’origine appelée Olympe. Ils y seraient encore,
probablement, si un chasseur du nom d’Ibiscus, ne les avait surpris là et dénoncé
à Jupiter. Le dieu des dieux, qui n’avait pas de nouvelles de ses sujets depuis des
siècles, rentra dans une colère terrible et des flammes sillonnèrent le ciel,
allumant d’immenses incendies sur la montagne. Une nuit durant, les arbres pris
au piège de la fureur divine, balayèrent le ciel de leurs torches folles, tandis que
des pans de rocaille s’effondraient, précipités pêle-mêle avec les forêts dans de
gigantesques crevasses. Au matin suivant, tout n’était plus que ruines et
désolation et le Mont Inaccessible était séparé des reliefs voisins par
d’imprenables bastions d’à-pics. Quant au malheureux Ibiscus, sa curiosité
malsaine lui avait valu d’être changé en bouquetin, condamné à errer jusqu’à la
fin des temps en ces parages devenus hostiles. Ma vieille Ufisie laissait même
entendre que certaines nuits, lorsque le souffle angoisseux de l’orage annonçait
les foudres, toujours prêtes à crouler sur la terre, on pouvait l’entendre bramer
dans les vals, seul et désespéré.
Depuis ce funeste bouleversement, le Mont Inaccessible était devenu le
domaine réservé des Oréades, les nymphes blondes de la montagne, qui
étendaient aux premières risées de l’aube leur linge sur les pentes du sommet.
Ce que le voyageur prenait à tort pour de la brume matinale accrochée au relief
était en fait l’alignement soigneux des tuniques sur le redan. C’est en tout cas ce
que je croyais, à la treizième année de mon âge.
Et cette montagne me fascinait tant, que j’en avais perdu le goût de
dormir, perdu le goût de manger, et même jusqu’au sourire, qui s’était envolé à
son tour. Il fallait que je grimpe là-haut, qu’elle qu’en soit la folie ! Je voulais
savoir si les nymphes étaient bien les beautés surnaturelles que l’on disait.
Une nuit de mai, l’aventure m’avait surpris à l’improviste et je m’étais
retrouvé gravissant le flanc de ma montagne. L’haleine mystérieuse de l’heure
ombreuse me caressait le visage, hâtant la marche de mon cœur et le mouvement
de mes jambes. L’obélisque semblait insensiblement s’incliner vers moi,
murmurant des encouragements dans sa langue de pierre. Au-dessus, une lune
bien ronde crevait la noirceur firmamentaire, pleine de promesses informulées,
qui chassaient au loin les mises en garde de ma grand-mère m’interdisant
d’approcher le rocher en raison des chutes de pierres fréquentes.
Cependant, le temps fila son écheveau, précipitant la marche de mon
souffle et alourdissant mes jambes. L’énigmatique monstre géologique semblait
s’éloigner à mesure que j’avançais. Mon courage m’avait soudain abandonné,
mes chairs trahies et j’avais roulé, anéanti, au pays du songe. En rêve, j’avais vu
le masque blême du Mont Inaccessible, découpé sur le grésil tremblotant des
astres, me chuchoter d’obscures révélations. Au matin, j’avais oublié lesquelles.
Plusieurs fois, au cours des jours qui suivirent cette expédition, je repris le
chemin du pic, en compagnie de mon amie Margot. A chaque fois, j’approchais
d’un peu plus près ses murailles abruptes. Jusqu’au jour où je découvris, au pied
d’un monceau d’éboulis, un passage qui permettait d’accéder à mi-hauteur du
sommet. Plus haut, la roche fendue en coin ménageait une étroite cheminée que
des hommes équipés de cordes pourraient gravir sans trop de mal. J’étais saoul
de bonheur en rentrant à la ferme ce soir-là, fier comme un paon. Je me sentais
plus audacieux que le preux Roland et riche de la sève d’une race de
conquérants.
Sur ces entrefaites, vint dans les Alpes le Roi-Dauphin, Charles le
Huitième, qui partait guerroyer en Italie, pour tenter d’emporter le Milanais. De
tous les coins de la province, les seigneurs et leur cour descendaient à Grenoble
pour y rendre hommage au suzerain. Le baron Bertrand de la Tour de Clelles
m’emmena à cette occasion avec lui, en la qualité de page. La farandole de rires
et de cloches joyeuses battant la volée qui m’accueillit dans la belle capitale du
Dauphiné, éloigna pour un temps de mes pensées le Mont fabuleux et la
dangereuse escalade.
Pour un temps seulement, car le vin avait bientôt délié ma langue de jeune
écervelé ; j’avais alors parlé avec fougue de ma montagne antique, que je serais
le premier à posséder. Or il advint que le Roi était parmi ceux qui m’écoutaient
et il était fort curieux homme, aussi prompt à s’enflammer pour une idée que
moi-même. Il me nomma sur le champ guide d’une expédition, qui serait
dirigée par Antoine de Ville, capitaine et seigneur de Dompjulien de Beaupré.
Accompagné d’une dizaine de gens d’armes, nous tentâmes donc le siège, le 25
juin de l’Incarnation du seigneur 1492, en ce val de Trièves.
La fièvre d’un été précoce chauffait mon sang et le bonheur de l’instant
m’accrochait des ailes dans le dos. Les yeux noisette remplis de fierté de Margot
m’accompagnèrent à travers les premiers éboulis et mon cœur se gonfla
d’orgueil de me voir en pareille conduite. Cette escalade, longue et terrible,
m’en souviendrai-je longtemps ! Au milieu de la houle sauvage des rocs, nous
n’étions pas plus gros que des moucherons, écrasés par le profil sévère qui
tranchait comme une lame l’azur chauffé à blanc. Nous progressions moins vite
que prévu et encore, au prix de mille efforts de tous les instants. D’apparence
infranchissable, la citadelle laissait voir des anfractuosités et des passages à
mesure que nous l’explorions. Folle équipée que la nôtre, tantôt suspendus au
bout d’une corde dans le souffle hypnotique de l’abîme, tantôt retenus en
équilibre par le croc d’une pioche ou d’un pic, ou encore adossés au tronc tordu
d’un sapin, debout sur le vide. Et ainsi, par subtil moyens qui nous venaient au
fil des difficultés, nous parvînmes enfin sur le sommet. D’un dernier effort,
Antoine de Ville me propulsa sur le rebord de l’encorbellement…
Je découvris alors le panorama, avec une incrédulité mêlée d’effroi. De
dieux ou de nymphes aux chevelures blondes, pas de trace. De bouquetin
heurtant ses pauvres cornes au rocher, en poussant d’affreuses plaintes, point
non plus. Seule la taciturne splendeur d’une prairie désolée, parsemée de
violettes et de lichens froissés par le vent, me renvoya l’image de mon total
désarroi. Un couple de choucas curieux me survola. Une marmotte vigie siffla
son avertissement avant de disparaître dans son terrier. Je demeurais immobile,
bousculé par mes joyeux compagnons qui prenaient pied à leur tour sur le
sommet. J’étais trop bouleversé pour songer à me pousser et je m’abandonnais
soudain à un chagrin sec et brûlant, tandis que les soldats m’acclamaient et
déroulaient la bannière delphinale et royale.
Le soir venu, des chants de ripaille crevèrent le tympan du silence et des
rires cascadèrent sur les vieilles pierres, mais je n’avais pas le cœur à me mêler
aux festivités. Je demeurais seul et désespéré, le regard levé en direction des
vapeurs blanchâtre que la lune nimbait d’une faible clarté spectrale. J’espérais
encore secrètement que se manifestassent enfin les personnages fabuleux dont
mon enfance avait été abreuvée. Mais toutes mes prières restèrent sans effet et je
finis par m’abîmer dans un sommeil agité.
Au matin suivant, j’étais presque un adulte ! J’avais compris ce qui fait le
malheur de l’homme et en même sa grandeur : son besoin de savoir ! Nous
voulons des réponses à toutes nos questions, à chacune de nos interrogations. Et
lorsque nous les avons, lorsque l’ombre des mystères et la poésie des clairsobscurs
se sont évanouis dans la pleine lumière, nous regrettons d’avoir perdu
un rêve. Et nous pleurons. Car nous avons toujours besoin de quelques questions
sans réponse pour continuer à avancer.
Depuis, j’ai avironné de par la terre et la mer, j’ai visité moult pays, moult
cités ; j’ai échappé à la mort dans le port de Gène, pendant l’insurrection et j’ai
participé au carnage de Marignan ; j’ai su les conquêtes fabuleuses de l’espagnol
Pizare sur l’Inca et j’ai lu Gargantua de Rabelais. Mais à l’hiver de ma vie, alors
même que les souvenirs se dispersent à tous les vents, il en est un qui me reste.
Celui de mon jeune âge, que je plains et je ressasse ; ces tendres années en
Trièves ; Margot et le Mont Inaccessible… Et si la première a quitté le monde
aujourd’hui, le second est toujours là, pareil à lui-même.
Je l’ai vu, il y a quelques années, au hasard d’un périple. Il m’avait paru
moins grand, un peu plus voûté sur l’épaule noire de ses forêts, découpé net
comme un coup de lanière. La brume l’enveloppe toujours au lever du soleil et
disparaît dans le matin. Il ne manque au Mont Inaccessible que ses nymphes aux
tresses blondes.
Il ne manque que les nymphes…
(Extrait de : Les plus belles légendes de l’Histoire du Dauphiné, E. Tasset, Ed.
de Belledonne)
Le Mont Aiguille, appelé Mont Inaccessible au moyen âge, est la plus célèbre montagne du Vercors.
Longtemps auréolé d’un halo de légendes, il fut gravi pour la première fois en 1492, l’année même de
la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb.

_________________
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://saint-remy.cultureforum.net
 
(VERCORS) Le Mont Aiguille
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» [ Passé ]La bataille du Mont Gundabad
» La FMB à Mont st Guibert
» Mont Venteux
» le mont venteux
» Bataille du Mont THABOR

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Domaines de la Comtesse LedZeppelin :: Bibliothèque :: Livres :: Contes et Légendes du Lyonnais Dauphiné-
Sauter vers: