De Saint Rémy de Provence à Mondragon, en passant par Aix et Lyon
 
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 LYON - La pendule

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MessageSujet: LYON - La pendule   Mar 18 Nov - 20:14

La pendule

Tel le ramier perché au bord de son pigeonnier, Maître Pigeonneau, le patron du Bon Saint-Eloi, de la place de la Boucle, se tenait sur la troisième marche de l'escalier quand, sur le coup de midi, il vit s'arrêter devant lui un carrosse de grande allure. Deux touristes en descendirent, et l'hôtelier de sourire, de saluer, de s'empresser autour d'eux, de les conduire dans le petit salon du premier, réservé ordinairement aux clients de marque.
Ce brave homme, bien qu'un peu naïf dans le fond, était ce qu'on appelle une fine casserole.
Ah ! ses deux spécialités ! Le poulet Saint-Clair et l'Escargot à la Lyonnaise !
Et ses crus, donc !
Enchantés, les deux clients firent un tel honneur aux vins généreux et à la chair exquise qu'on eût dit qu'ils sortaient le matin même de la prison Saint-Paul.
Quand, vers deux heures, le père Pigeonneau se permit de monter, afin de recevoir les compliments de ses clients, il trouva les deux quidams en admiration devant la pendule de style rococo qui ornait la cheminée du salon.
- Le beau bibelot ! disait l'un.
- Admirable ! faisait l'autre.
- Ah ! ah ! Ces messieurs sont des connaisseurs, à ce que je vois, risqua l'hôtelier flatté, qui avait eu l'année précédente ce ridicule bibelot, estimé soixante francs, dans un partage de succession.
- Seriez-vous vendeur ?
- Je ne dis pas non... Peut-être... On pourrait voir... C'est un souvenir de famille, murmurait le père Pigeonneau en se forçant à mentir, un souvenir qui me vient de mon arrière-grand-père, et dame ! j'y tiens, vous comprenez.
- Evidemment, concéda l'un des clients, ce sentiment vous honore, cher Monsieur, mais en dehors de sa valeur d'ancienneté, cette pendule - pourquoi ne pas vous l'avouer ? - me rappelle le plus agréable souvenir. Figurez-vous que l'année dernière, à Béziers, une pendule semblable à celle-ci me fit gagner un beau billet de mille francs, dans les circonstances que voici : Chez un notaire de mes amis, je tombai en arrêt devant une pendule, je vous l'ai dit, semblable à celle-ci, et dont j'admirai surtout le balancier ciselé. Dans le cours de la conversation que j'eus à son sujet, le notaire m'affirma qu'il pouvait suivre de l'index pendant deux heures le balancier, en répétant à chaque mouvement de va-et-vient : le voici ! le voilà ! - Vous vous moquez ! dis-je. - Du tout ! Je suis très sérieux ! fit-il, et si vous avez mille francs à perdre... - Tenu !
Et nous déposâmes les enjeux sur la cheminée.
Au bout d'une demi-heure le tabellion s'embrouilla, bafouilla et ne put continuer. J'empochai les enjeux.
- Ah ! par exemple ! s'étonnait le père Pigeonneau, c'est tout à fait curieux ! N'empêche qu'avec moi, cher Monsieur, vous auriez perdu.
- N'en croyez rien, c'est plus difficile que vous ne pensez.
- Nom d'un rat ! répéter pendant deux heures le voici, le voilà, en suivant du doigt le balancier ! ah ! laissez-moi rire !
Et s'animant :
- Avez-vous mille francs à perdre ?
- Je vous dis que vous perdriez !
- Je vous tiens le pari. Capon qui s'en dédit !
- Si vous y tenez ! Allons ! Topez-là ! fit celui des deux clients qui n'avait encore rien dit. Nous verrons bien si votre langue est mieux pendue que celle d'un notaire.
A ce moment, deux heures et demie sonnaient. Très excité, le père Pigeonneau s'assit vivement dans un fauteuil, face à la cheminée, le dos à la table et à la porte. "A quatre heures et demie, pensait-il, ému, j'aurai gagné mille francs à cette paire de babians". Et, sans plus attendre, les yeux rivés au balancier de la pendule, battant de l'index la mesure en cadence, il commençait à haute voix : le voici ! le voilà ! le voici ! le voilà !
Monotone, ce dialogue se poursuivait depuis vingt minutes, quand son partenaire s'écria tout à coup :
- Ah mais ! Votre enjeu ? Où est votre enjeu ? Donnez votre enjeu !
- Encore un qui veut apprendre à son grand-père à faire les "matefaim" ! songe l'hôtelier. A d'autres, mon garçon ! Et sans se laisser arrêter par cette première embûche, de la main inoccupée, le père Pigeonneau fouille adroitement la poche de son veston, en tire son portefeuille qu'il jette par-dessus son épaule sur la table.
- Déposerai-je les enjeux entre les mains de la patronne ? insinue encore perfidement son adversaire.
- Le voici ! le voilà ! le voici ! le voilà ! le voici ! le voilà ! répond le patron du Bon Saint-Eloi.
Il entend bien ouvrir la porte du salon et descendre l'escalier en colimaçon, mais cette malice cousue de fil blanc lui suggère cette nouvelle réflexion gaie : "Va toujours, mon fils, tu plaisanteras moins tout à l'heure !" et, la voix raffermie, il continue :
- Le voici ! le voilà ! le voici ! le voilà ! le voici ! le voilà ! pendant que l'autre client, sur la pointe des pieds, ne tarde pas lui-même à rejoindre son acolyte.
Arrivé en bas, il va à la caisse et se penchant d'un air inquiet sur l'excellente madame Pigeonneau, occupée à aligner des bouts de sucre dans des soucoupes :
- Madame, dit-il, montez donc là-haut, je crois bien que le patron est atteint de catalepsie bafouilleuse.
- Oui, le vieux est assis devant la cheminée, en train de tenir des discours incohérents à la pendule...
- Mon Dieu !
Madame Pigeonneau bondit hors du comptoir et grimpe quatre à quatre les escaliers pour apercevoir son mari continuant paisiblement, avec la régularité d'un métronome, son étrange manège.
- Johanny ! Johanny ! Esplique-moi ! Qu'as-tu, mon gros chéri ?
- Le voici ! le voilà ! le voici ! le voilà ! le voici ! le voilà ! répond inflexiblement le père Pigeonneau à celle qui lui paraît stupidement liguée avec les autres pour lui faire perdre son pari.
Affolée, la patronne court à la rampe, appelant :
- Jules ! Jules ! Montez vite !
Le garçon de salle accourt : - Qu'est-ce que c'est ? qu'y-a-t-il ?
Puis, devant le singulier manège :
- Patron, supplie-t-il, parlez, dites-nous ce que vous avez ?
- Le voici ! le voilà ! le voici ! le voilà ! le voici ! le voilà ! répond encore l'hôtelier.
Alors Jules, prenant une rapide décision, quitte son tablier et court chercher un médecin.
Quand les deux hommes furent là, le père Pigeonneau continuait avec un entêtement de mule, l'oeil hagard, la gorge sèche, le doigt rigide, d'un mouvement saccadé. Visiblement gagné par la fatigue, le sourire nerveux, les traits contractés, il bafouillait un peu, prononçant parfois : - le voili ! le voiça ! le livoi ! le çoiva !
Le docteur l'observa un instant en silence, hocha la tête d'un air de mauvais augure et finit par lui tâter le pouls, déclarant ensuite : - Surtout, ne le contrariez pas. Crise de folie douce, que j'attribue au surmenage. Néanmoins, nous allons tenter un réactif. D'abord, faisons-lui avaler cent grammes d'huile de ricin. Et puis, rasons-lui le sommet de la tête, pour l'application d'un vésicatoire... Allez chercher un coiffeur.
L'ingurgitation de l'huile de ricin ne fut pas facile, le patient s'entêtant farouchement dans son geste automatique accompagné de la phrase inlassablement répétée. On dut se servir d'un entonnoir placé de force au coin de la bouche. Et quand le figaro fut là, en deux minutes, il rendit le haut du crâne de son client aussi net qu'une boule d'ivoire. "Plus que dix minutes !..." songeait le père Pigeonneau, à bout de forces. Et, au moment où on allait lui placer le vésicatoire, voilà que la pendule sonne quatre heures et demie. Alors, rassemblant toute son énergie :
- Le voici ! le voiça ! le çoili ! le çoiva ! rugit-il pour la dernière fois.
Bousculant ceux qui l'entouraient, l'hôtelier bondit hors du fauteuil, esquisse un petit entrechat, fait claquer ses doigts au-dessus de sa tête, rugissant : - Gagné ! J'ai gagné ! J'ai gagné !
- Gagné quoi, mon pauvre Johanny ? sanglote la patronne. Un transport au cerveau ?...
- Mon pari ! J'ai gagné mon pari ! Mille francs ! J'ai gagné mille francs !...
- Ca ne va pas mieux ! affirme le docteur.
- Où sont mes clients, mes deux clients ?
- Quels clients ? fait Jules.
- Mais... ceux de tout à l'heure. Ceux que nous avons servis ici, dans le salon !
- Les clients ? Il y a longtemps qu'ils sont partis !... Ils ne vous ont donc pas réglé l'addition, patron ?
Pendant que le docteur et le coiffeur se retirent, vaincu par la fatalité cruelle, le père Pigeonneau s'effondre dans un fauteuil.
- Ah ! les misérables !... soupire-t-il. Roulé ! Roulé ! Plumé !... Je suis plumé !...
Plumé, ce n'était que trop vrai. Escroqué de son portefeuille, contraint d'avaler cent grammes d'huile de ricin, le dessus de la tête rasé comme un oeuf, les clients partis sans payer l'addition, le père Pigeonneau venait d'être plumé comme un simple pigeon !

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